XII. La familiarité du bourg

Une famille, généralement la plus aisée, tient la première place à l'intérieur de chaque quartier. Sa maison est ordonnée de façon à pouvoir recevoir le plus de monde possible à la fois. Les villageois, quand ils ont du temps, surtout l'hiver, viennent y passer de longues heures.

Un grand poêle chauffe la pièce la plus spacieuse. Les gens s'asseyent en rond autour du feu. Leur meilleur passe-temps est le jeu de cartes. Ils se rassemblent par petits groupes, sans distinction d'âge ou de rang, autour de tables généralement rondes, d'une hauteur dépassant rarement les 35 cm. Les villageois sont habitués à s'asseoir accroupis, par terre, sur une peau de mouton dont on ne coupe pas la laine. Ils se croisent les jambes, à la <<scribe égyptien>> et peuvent passer, ainsi, de longues heures, sans avoir des <<fourmis dans les muscles>>.

Le jeu habituel est le <<Tarnib>>: les partenaires se mettent deux contre deux. Les perdants cèdent la place à de nouveaux joueurs et subissent les; moqueries et les taquineries des spectateurs...Plusieurs tables du méme jeu peuvent être dressées dans la même maison.

D'autre part, certains jeunes gens forment des groupes à eux et vont, par bandes de 10, 15, 20...dans des maisons où ils trovent des jeunes filles en âge de se marier. Là, ils s'ingénient à trouver les plus agréables amusements et les meilleurs jeux de société. Généralement les danses folkloriques aident à dépenser une partie de l'énergie musculaire accumulée par les longs mois d'hiver en montagne.

Ces danses sont encore primitives et très remuantes. La firandole basque et certaines danses bretonnes en donnent une idée. On se tient, jeunes gens et jeunes filles, souvent vieux et jeunes en même temps, par la main, en demi-cercle. Un joueur de flûte est debout, au centre. et c'est lui qui impose par ses quelques notes, sans cesse répétées, le mouvement à tous les danseurs.

Ceux-ci, d'un mouvement uniforme, se balancent, à droite, à gauche, au début, puis prennent de l'élan peu à peu. . .et commencent à sauter et à frapper le sol de leurs pieds selon une cadence qui varie d'une danse à l'autre.

Chaque danse peut être recommencée deux à trois fois dans la même soirée. La durée d'une danse n'est pas invariable. Tantôt, elle est de trente minutes, tantôt de trois quarts d'heure. Tout dépend de l'ambiance et de la bonne humeur de la jeune fille dont la présence anime tout le monde.

Il y a des soirées qui se prolongent tard dans la nuit, jusqu'à une our deux heutres du matin. Il y en a d'autres qui ne vont pas plus loin que 10 heures du soir.

Quand le groupe se fatigue ou quand, par hasard, il y a un chantre1 au village, ce sont les chants populaires qui prennent la première place. Le poète chanteur donne le ton à toute l'assistance, jeunes filles et jeunes gens, sans oublier les vieux!, qui répétent, en chur, tous les refrains. Les variétés de chants permettent de changer de ton et de modulation plusieurs fois au cours de la même soirée.

La coutume veut qu'il y ait, autant que possible, deux émules qui prennent la figure de deux ennemis ou de deux rivaux. Ils doivent se vanter dans leur chant ou bien louer une personne de l'assistance. Le théme de l'amour pur est très goûté. Le chantre imagine une jeune fille selon son goût et lui adresse ses hommmages. S'il y a une jeune fille dans la maison et si ses parents sont assez tolérants, on lui fait des éloges oú l'exagération poétique tient lieu de toutes les qualités littéraires...et prend des proportions d'une vérité surhumaine.

La beauté de la jeune fille est comparée à celle des étoiles, de la lune, des plus belles et plus rates fleurs...Des applaudissements frénétiques marquent les plus hardies comparaisons. La jeune fille, même si elle n'est pas vraiment belle, est fière de ces hommages qu'elle redira le lendemain à ses compagnes pendant la promenade d'aprés-midi...

Elle arrive souvent à imposer son choix pour le mariage. Non pas que la coutome lui permette la moindre allusion dans ce sens, mais elle peut refuser tant que le jeune homme de son cur ne s'est pas présenté!

Certains parents essaient d'attirer dans leur maison beaucoup de jeunes gens et créent autour de leur fille un halo de valeur. Ceci atttire à la jeune fille de nombreuses demandes en mariage, fait social très important pour mettre en lumière la jeune fille...Certaines mamans sont fières d'avoir eu dix ou quinze demandes en mariage pour leur fille avant d'accepter de la donner...Ce fait est d'autant plus facilité par les murs du village; que le refus ne discrédite pas le prétendant éconduit. C'est, en quelque sort, un service à rendre dans certains cas que de demander la main d'une jeune fille, ne fút-ce que pour la forme.

Remarquons qu'aucune séparation n'est imposée aux jeunes gens et jeunes filles. Les soirées sont mixtes. Les jeunes gens sont, de ce fait. forcés de <<surveiller leu langue>>...d'où une politesse toute naturelle dans les conversations, la conduite et la tenue.

Les parents mettent de l'ambiance, au même titre que leurs enfants. L'on voit souvent, la jeune fille tenir la main de son père, le juen homme celle de sa mère pour tourner la dabké,2 la danse folklorique par excellence du Liban. La joie et la jeunesse sont les deux grandes lois de la montagne. Le paysan n'est pas vicieux. Il n'est pas non plus très soucieux de l'avenir. Chaque jour amène son pain. La générosité de la terre lui suffit pour mener sa vie. C'est pourquoi il consacre son hiver à la joie saine et récréative. Un besoin de sociabilité impose sa loi à ce village isolé de la montagne! L'éclat des rires se perd souvent dans le fracas du tonnerre. Mais la lumière du coeur ne s'éteint jamais.

Les joies commencent plutôt avec l'hiver. Les gens ont fini de travailler à l'extérieur, le bois mort est dans la cave. La récolte et ce qu'on lui ajoute pour assurer le ravitaillement des 6 mois d'hiver sont dans les coins de la maison. Les travaux ne sont plus possibles: la neige et le froid empêchent tout le monde de s'éloigner.


1Zajjal.

2Cette danse, avec des variantes est très répandue dans toutes les régions du pays.